lundi 24 octobre 2016

«Oui, mon commandant»... version 2016

Cette interview a été publié sur le site Africa4 par Jean-Pierre Bat le 4 octobre 2016. 

L’IRSEM organise un colloque sur les nouveaux visages des armées africaines : comment les définir ?
Les armées africaines sont trop souvent perçues comme le simple produit de la période coloniale. Pourtant, elles sont également le produit de transformations historiques successives, dont la colonisation n’est qu’un élément. Il n’y a pas un modèle unique d’armée africaines pendant la période coloniale et encore aujourd’hui. Le colloque vise donc à étudier les différents visages de ces armées et leurs évolutions. Ces armées et leurs missions évoluent avec les transformations du système international. La volonté d’africaniser la sécurité sur le continent, qui a accompagné la création de l’Architecture africaine de paix et de sécurité (APSA), les armées africaines se sont vues attribuées de nouvelles fonctions. Les acteurs africains étant appelés à prendre leurs responsabilités en fournissant des troupes dans le cadre des missions onusiennes se déployant sur le continent mais aussi, et surtout, en créant un système de défense collective crédible pouvant apporter une réponse rapide et, ainsi, alléger le « poids » considérable porté par le Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) des Nations unies. Les acteurs extracontinentaux, quant à eux, sont poussés à jouer un rôle de soutien et d’appui vis-à-vis de ces nouveaux mécanismes. Nous étudierons notamment le rôle des États-Unis, de la Chine, de l’Union Européenne, de la France, du Brésil ou encore du Portugal.
Derrière le discours « gagnant-gagnant » se cache aussi une autre réalité. Les nouvelles fonctions attribuées aux armées africaines permettent de renforcer l’autorité qu’exercent les pouvoirs politiques sur leurs subordonnés et leur puissance vis-à-vis de l’extérieur pour prévenir toute ingérence. Elle permet de bénéficier des différents mécanismes internationaux de soutien tels que le financement des organisations internationales, la donation de matériels militaires, l’accès à des formations militaires et le soutien logistique nécessaire. La participation à une OMP, par exemple, est un moyen de capter les rentes qu’offrent les différents mécanismes internationaux de soutien à l’APSA tout en augmentant leur « crédit international».
En interne aussi l’image des armées évolue. Les forces armées n’ont pas toujours eu un bon comportement vis-à-vis des populations, elles étaient d’ailleurs parfois envoyées pour les réprimer. Certaines armées restent un problème structurel qui nécessite des réformes. Le rôle de ces armées dans la lutte contre le terrorisme par exemple affecte les civils et exacerbe les conflits, comme on a pu l’observer au Nigeria. Il persiste une véritable incapacité de certains gouvernements à faire en sorte que les armées obéissent au pouvoir civil. Ces rapports que les armées africaines entretiennent avec le pouvoir politique seront au cœur de plusieurs communications abordant les cas du Burkina Faso, de la République Démocratique du Congo et du Mali. 

A l’heure de Barkhane, quel rôle jour l’Ecole militaire de Paris dans la constitution des armées africaines ?
L’École militaire regroupe un ensemble de centre de formation et de recherche. L’École de guerre est l’un de ces organismes. Il participe à la formation des officiers français et étrangers. Historiquement, ces formations d’officiers étrangers font partie de notre coopération militaire soutenue par les Affaires étrangères. Elles permettent de renforcer nos alliances. Cette politique de formation participe de notre politique d’influence dans certaines régions notamment en Afrique francophone mais elle s’intègre aussi dans notre diplomatie économique. Elle permet de créer une matrice intellectuelle commune et d’élever le niveau d’interopérabilité de troupes qui, à l’heure de Barkhane, sont amenées à opérer ensemble sur des théâtres d’opérations communs. La formation des officiers africains participe également de notre politique francophone. L’École de guerre accueille des officiers non francophones, comme des Ethiopiens, qui bénéficient d’une formation de six mois au français. De plus, cette coopération évolue puisqu’a été ouvert en 2005 au Cameroun une École supérieure internationale de guerre (ESIG). L’IRSEM contribue également à la formation d’officiers africains en accueillant cette année trois officiers élèves internationaux de l’École Spéciale Militaire de Saint Cyr qui doivent réaliser un mémoire de recherche. Pour avoir échangé avec eux, cette coopération et ces échanges sont enrichissants pour chacun d’entre nous. Ils apportent leur expérience de terrain aux chercheurs français qui, pour leur part, les soutiennent dans leur démarche de recherche, l’accès aux sources, etc. Les efforts entrepris sont donc réels mais certains observateurs trouvent qu’ils ne produisent pas encore pleinement leurs effets sur le terrain, voir ces articles par exemple. Le défi reste toujours celui de l’autonomisation de ces armées et l’appropriation des nouvelles capacités comme l’indiquait le colonel Susnjara dans le dernier numéro de la Revue Défense Nationale. Si l’appropriation des forces africaines met du temps, c’est également en vertu d’une crise de croissance. En effet, elles sont nombreuses à évoluer rapidement alors même qu’elles sont confrontées à l’ennemi. Les spécialistes des questions militaires le rappellent : la montée en puissance n’est pas une science exacte.

En marge des armées dites régulières, le fait militaire ne se joue-t-il pas aux marges, autour du phénomène milicien ?
Bien sûr le fait militaire se joue également autour du phénomène milicien. Les acteurs (semi)privés ou informels ont été particulièrement étudiés en France. Je pense notamment aux travaux de Marielle Debos sur le Tchad et le « métier des armes » ou un numéro de Politique africaine en 2012 : « Politique des corps habillés. État, pouvoir et métiers de l’ordre en Afrique ». Mais nous avons constaté que les forces de sécurité étatiques et plus particulièrement les armées restent mal connues, c’est pourquoi nous avons voulu nous concentrer sur cette question lors du colloque.
Le facteur milicien ne sera pas oublié mais étudié en relation avec les forces armées nationales. Nous étudierons les processus de Réforme du secteur de la sécurité (RSS) notamment au Burundi. Tant au Rwanda, qu’au Burundi des enseignements peuvent être tirés sur la façon dont une armée « mono-ethnique » est parvenue, ou essaie, de transformer sa base sociale. Le déploiement de contingents à l’extérieur du territoire a permis par exemple à l’armée burundaise d’intégrer dans la nouvelle armée les miliciens des groupes armés majoritairement hutu et les soldats de l’ancien régime, les ex-Forces Armées Burundaises (FAB) majoritairement tutsi. Cette intégration a longtemps été considérée comme une réussite de l’accord de paix d’Arusha signé en 2000 alors qu’elle était entre 1966 et 1993 le principal centre de pouvoir. L’armée semblait être parvenue à devenir une force apolitique. Mais la crise électorale a mis en lumière ces divisions et l’armée burundaise est au cœur de la crise politique. En Éthiopie, au Rwanda, en Érythrée et en Ouganda, les armées sont issues de mouvements de libération nationale. Les régimes en place ont reconstruit leurs États de façon très centralisée autour d’une figure ou d’un parti. Les structures militaires restent dominées par des vétérans de la guerre de libération issus du Front patriotique pour le Rwanda, du Mouvement de résistance nationale en Ouganda ou par des vétérans tigréens en Éthiopie. Jonathan Fisher qualifie ces officiers de « post-post-libération » « sécurocrates » et mène des études pour comprendre comment et pourquoi les OMP sont un bon moyen de les maintenir éloigné des politiques de sécurité nationale.

dimanche 23 octobre 2016

Lectures d'intérêt

Le SIPRI vient de publier une carte des Opérations de Paix dans le monde en 2016.

 
« The geographical spillover of armed conflict in Sub -Saharan Africa », Economic System, 40:1, 2016, p. 109-119.
Résumé : La diffusion transfrontalière des conflits serait-elle plus élevée en Afrique subsaharienne qu’ailleurs ? Pour répondre à cette question Fabrizio Carmignani et Parvinder Kler étudient l’évolution des guerres civiles en comparant l’Afrique subsaharienne avec le reste du monde. Il démontre qu’un Etat voisin en guerre augmente la probabilité d’une guerre civile d’au moins 1%. L’effet de difusion dans le reste du monde est trois fois moins élevé qu’en Afrique subsaharienne. L’article avance l’hypothèse d’un lien entre les flux de réfugiés entrants, la séparation artificielle des groupes ethniques et la diffusion des conflits.

Colin Robinson, « Revisiting the rise and fall of the Somali Armed Forces, 1960–2012 », Defense & Security Analysis, 32:3, 2016, pp.237-252.
Résumé : Une partie des études sur la guerre en Somalie aborde l’histoire des forces armées nationales et plus spécifiquement son armée. Deux problématiques reviennent depuis l’indépendance du pays. D’une part, la poursuite d’une politique irrédentiste qui conduit à la chute du régime de Siad Barre et aux divisions claniques dans le pays ; d’autre part, la renaissance de l’armée somalienne au 21ème siècle. Cet article s’inscrit dans cette seconde démarche et analyse la renaissance incertaine de l’armée somalienne depuis 2008. L’aide internationale s’est concentrée sur Mogadiscio, mais les succès pour reconstruire une véritable armée nationale sont relatifs. Les perspectives d’avenir sont incertaines mais l’auteur souligne tout de même quelques signes d’espoir.

Josie Knowles, "Tanzanian scepticism of a militarised East African Federation and underlying military concerns", African Security Review, 25 : 3, 2016, pp.258-274.
Résumé : "Attitudes towards a regional military force are of paramount importance when exploring public support for regional integration. Until now, however, scholarly research has not considered the influence of attitudes towards a regional military mechanism in the sub-Saharan African context. Using Afrobarometer data, we demonstrate that military concerns are vital when exploring Tanzanian attitudes towards the proposed political federation of the East African Community (EAC), the East African Federation (EAF). More specifically, opposition to military cooperation strongly influences Tanzanian scepticism of the EAF. This finding is highly relevant given that referendums in the participating member states must be passed to facilitate political integration. Heightened opposition towards military cooperation raises the possibility of the public rejecting a politically integrated EAC. This poses a potential obstacle to the implementation of joint security policies and crucial mechanisms to provide a more stable region at large. We account for alternative explanations of Tanzanian opinion formation and reflect on the strength of military-orientated concerns for investigating public support for the East African project specifically and regional integration in sub-Saharan Africa more widely".


samedi 22 octobre 2016

Que peuvent en pratique les armées africaines ?

Nous avons été invité par Thierry Garcin (Les Enjeux Internationaux) le 4 octobre 2016. Voici le résumé de l'emission. Vous pouvez réécouter le programme ICI.


Au lendemain des indépendances, l’institution militaire et le parti unique constituaient souvent les deux piliers des systèmes politiques. Dans le meilleur des cas, les deux parvenaient à surmonter peu ou prou le facteur ethnique belligène, même si les coups d’État et tentatives de coups d’État (la plupart fomentés par des militaires), étaient légion. Parallèlement, et heureusement, il y a eu très peu de conflits armés interétatiques dans les récentes décennies (Haute-Volta-Mali, Érythrée-Éthiopie…). En revanche, depuis près de trente ans, on a constaté la multiplication de conflits internes et de guerres civiles (souvent très longues, comme en Sierra Leone, au Liberia, en Côte d’Ivoire…), accentuant l’anomie (guerres urbaines, milices armées…).
Aujourd’hui, comment évaluer le rôle politique, l’expérience militaire et la valeur de la plupart de ces armées, dont la fonction reste souvent interne et qui composent de plus en plus les forces d’intervention sous mandat des Nations unies ?
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jeudi 20 octobre 2016

Quel rôle pour les armées africaines ?

Nous publions ici l'interview réalisée avec Jean Guisnel (Le Point) dans le cadre du colloque sur les Nouveaux visages des armées africaines organisé par l'IRSEM. 

Le Point.fr : Vous coorganisez à l'École militaire de Paris, les 5 et 6 octobre, un colloque sur les armées de l'Afrique subsaharienne. Sont-elles actuellement à la hauteur des enjeux sécuritaires du continent ?
Sonia Le Gouriellec : Elles font effectivement face à un défi véritable, en raison notamment de leurs moyens limités. Globalement, leurs budgets sont très faibles, leurs tailles sont réduites et les populations sont peu engagées dans les forces armées. J'ai noté que 0,2 % de la population africaine est engagée dans les forces armées, quand en France, par exemple, ce chiffre est près de 2,5 fois plus élevé (0,48 %). De plus, elles interviennent souvent sur des terrains très conflictuels, y compris dans les opérations de maintien de la paix qui ressemblent souvent à des guerres. Elles sont souvent sous-équipées, sous-entraînées. Voici quelques mois, Jeune Afrique avait écrit sur les armées africaines « mal équipées, mal entraînées, mal aimées et en piteux état ». Pour autant, leur plus important défi consiste aujourd'hui à s'adapter à de nouvelles formes de conflictualité, comme le djihadisme qui frappe toute la bande sahélienne. Elles sont soutenues dans cet effort par des partenaires comme l'Union européenne, la France, les États-Unis, la Chine, l'Inde et d'autres encore, comme le Brésil ou la Turquie.

Comment se fait-il que ces États faisant face à des adversaires de puissance limitée aient besoin d'armées étrangères pour se défendre ?
Tout d'abord, notons que ces armées ne se sont pas adaptées à l'évolution des conflits. Prenons le cas typique du Nigeria, confronté au groupe Boko Haram. Après la guerre civile de 1967-1970 (guerre du Biafra), les structures militaires ont été remodelées, une culture stratégique nouvelle s'est mise en place. Elle se basait sur l'analyse selon laquelle la menace contre le pays venait de l'environnement régional francophone. C'est pourquoi, dans les années 1980-1990, l'armée nigériane s'est trouvée fortement impliquée dans les opérations de paix sur le plan régional. La conséquence, c'est qu'elle s'est progressivement trouvée incapable de répondre à des menaces infra-étatiques… Elle n'est pas en mesure de faire face aujourd'hui à Boko Haram. D'autres armées uniquement centrées sur la protection des frontières n'étaient pas prêtes à contrer des menaces de nature terroriste lorsqu'elles se sont présentées. Dans d'autres cas encore, on trouve davantage des gardes prétoriennes que des armées nationales. Je pense aux États d'Afrique centrale. Elles forment un groupe de protection autour du président sans être prêtes à affronter les menaces contemporaines.

Ces armées construites autour du clan du chef de l'État sont légion en Afrique. Est-il possible, voire nécessaire, qu'une telle situation évolue, et comment ?
Premier point, ce n'est pas à nous, acteurs extérieurs, d'y remédier. De plus, notre vision très négative est souvent assez biaisée par notre connaissance souvent réduite aux États d'Afrique francophone. Nous les voyons négativement en raison de leur rôle dans les coups d'État, de leur ingérence dans le politique, de la corruption ou du népotisme dont elles sont souvent accusées. On oublie souvent qu'elles ont aussi joué des rôles positifs dans certaines transitions politiques, comme en Guinée en 2008. Le général Sékouba Konaté a mis en place la transition politique, se comportant en véritable modèle, à l'inverse de Moussa Dadis Camara. Au Niger, le coup d'État du commandant Salou Djibo en 2010, resté au pouvoir jusqu'en 2011, visait à restaurer les institutions démocratiques, ce qui a été fait avec succès. En 2014, au Burkina Faso, l'armée a tenté de mettre en place la transition démocratique, mais une de ses factions a appuyé Blaise Compaoré. C'était une armée à deux visages. Les rivalités entre factions sont réelles : bérets rouges et bérets verts au Mali ou encore le régiment de sécurité présidentielle et l'armée régulière au Burkina Faso. Il ne faut pas réduire la complexité des situations.

Les armées africaines sont souvent imbriquées dans les jeux de pouvoir. Est-ce acceptable ?
85 % des pays africains ont été touchés par des coups d'État. Et seuls deux pays (l'Afrique du Sud et la Namibie) n'ont pas connu de régime militaire. L'enjeu réside, à mes yeux, dans la professionnalisation des armées, dont les enjeux sociaux, économiques, mais surtout politiques avec la subordination à l'autorité civile, sont essentiels. C'est particulièrement vrai dans ces pays où des milices ou des groupes de libération nationale sont arrivés au pouvoir par les armes, comme en Éthiopie, en Érythrée, au Soudan du Sud, au Tchad, au Burundi, au Rwanda, etc. On voit que les anciens rebelles mettent en place des régimes très autoritaires, participant davantage que les autres aux opérations de maintien de la paix. Du coup, en devenant indispensables à la résolution des conflits sur le continent, ces régimes forts ne soulèvent que peu de critiques de leurs partenaires internationaux et accroissent leur emprise sur la vie politique et économique de leur pays. C'est particulièrement vrai actuellement avec le Tchad, l'Ouganda, le Burundi et l'Éthiopie

mardi 18 octobre 2016

Des armées africaines de plus en plus engagées sur le continent

En Somalie, au Mali, au Soudan ou encore en Centrafrique, les troupes africaines sont engagées dans des opérations de maintien de la paix. Cette situation est encouragée par les partenaires extérieurs. En effet, depuis le début des années 2000, l’africanisation de la sécurité sur le continent africain est devenue une priorité. Elle passe par un soutien à la construction de l’Architecture Africaine de Paix et de Sécurité (APSA).
Les chercheurs se sont aussi intéressés à ce phénomène. Néanmoins, la littérature qui porte sur les problématiques de maintien de la paix en Afrique, se penche principalement sur les pratiques internationales de soutien à l’APSA. Les recherches s’attardent essentiellement sur l’analyse des intérêts que les partenaires extérieurs (USA, UE, France, Chine, etc) ont de soutenir l’APSA et les moyens qu’ils mettent en œuvre. Or il est essentiel de se pencher également sur les raisons qui poussent les États africains à s’engager dans des missions de paix qui se distinguent de moins en moins de la guerre par leurs objectifs et leur mise en œuvre.

« L’épicentre du maintien de la paix »
À l’été 2016, 22 missions de paix internationales ou régionales sont déployées en Afrique. 99 395 personnels civils et en uniforme de l’ONU sont ainsi engagées dans des pays africains et 42,8 % de ces Casques bleus étaient envoyés par les pays africains. L’Union africaine mène également des opérations qui engagent près de 36 550 personnels du continent. Ces données font bien du continent africain un « épicentre du maintien de la paix ».
Premier constat qui s’impose, les principaux contributeurs de troupes se situent en Afrique de l’Est : Éthiopie, Ouganda, Burundi et Rwanda.
Participation des troupes africaines aux missions de l’ONU et de l’UA. DR, Author provided
Deuxième constat, la participation des troupes africaines aux opérations de paix est en augmentation. Un petit pays comme le Rwanda a une participation croissante depuis 2008, avec une forte implication au Soudan. En août 2016, l’Éthiopie se trouve être le premier contributeur de l’ONU, avec 8 326 personnels engagés, auxquels il convient d’ajouter les 4 400 personnels intégrés à la mission de l’Union africaine en Somalie (soit plus de 12 000 personnels déployés).
Le Burkina Faso, le Sénégal et le Tchad connaissent également de fortes hausses avec leur participation à la Mission de l’ONU au Mali (Minusma). En revanche, les puissances continentales comme le Nigéria ou l’Afrique du Sud ont diminué leur contribution, souvent pour des raisons d’instabilité interne.

Une quête d’autorité

Les opérations de paix sont un moyen de cultiver une image de « fournisseur de sécurité » et d’être reconnu comme tel par les puissances internationales et le système des Nations unies. En fournissant des troupes au sein des opérations de paix les États africains accèdent aux organes de commandement et de décision de ces organisations et accroissent, ainsi, leur influence en leur sein.
Ainsi, lors d’une réunion de l’Assemblée générale des Nations unies, le 28 juin 2016, les États membres ont élu l’Éthiopie pour siéger au Conseil de sécurité de l’ONU pour une période de deux ans, à partir du 1er juin 2017. De même, le Rwanda ou encore le Tchad sont reconnus pour leur maîtrise des rouages des systèmes onusiens ou africains grâce à leur engagement militaire.
La participation croissance aux opérations de paix s’inscrit également dans des contextes politiques particuliers de renforcement de l’autoritarisme. On constate ainsi que les quatre premiers contributeurs de troupes sont des régimes autoritaires dont les armées sont qualifiées d’« armées post-libération ». En Éthiopie, au Rwanda et en Ouganda, les armées sont en effet issues de mouvements de libération nationale. Leurs structures militaires restent dominées par des vétérans de la guerre de libération issus du Front patriotique pour le Rwanda, du Mouvement de résistance nationale en Ouganda ou par des vétérans tigréens en Éthiopie.
Jonathan Fisher qualifie ces officiers issus de mouvements de libération nationale et ayant trouvé une nouvelle fonction dans leurs armées nationales respective, de « sécurocrates post-libération ». Ce chercheur britannique mène des études pour comprendre comment et pourquoi les OMP (Opérations de maintien de la paix) sont un bon moyen de les maintenir éloignés des politiques de sécurité nationale.

Une quête de légitimité

Dans le même temps, la participation à ces missions permet à ces pays de faire diminuer la pression de démocratisation de la part des États occidentaux et des institutions internationales. Ces opérations offrent aux États un moyen de recouvrer leur souveraineté et de poursuivre leur propre agenda. Elles sont également un moyen de légitimer leur pouvoir politique et de se rendre indispensable aux regards des acteurs extra-africains.
Atelier de formation pour les troupes de l’Amisom, la force déployée en Somalie. Amisom/Flickr
Cette forte implication militaire, à travers la participation aux opérations de maintien de la paix permet aux dirigeants d’accroître leur emprise sur la vie politique et économique de leur pays sans craindre de contestations de leurs partenaires internationaux. Le discours sur la sécurité, dans un contexte de lutte contre le terrorisme, a supplanté celui sur la démocratie des années 1990, et devient une rente économique supplémentaire.
Au Tchad, le « métier des armes » a acquis, au gré d’une série de conflits internes, un poids historique, social et économique qui ne favorise pas la stabilité du pays. Son intervention au Mali a façonné son image de puissance militaire régionale et ses atouts tactiques en milieu sahélien, elle a contribué à valoriser l’identité militaire du pays et à « occuper les troupes » en dehors du territoire.

La professionnalisation des forces armées

Si la littérature s’est longtemps concentrée sur le rôle négatif joué par les armées africaines dans les crises sécuritaires, en soulignant les clivages, le népotisme, la corruption, son rôle politique notamment dans les coups d’État, les répressions étatiques et les guerres civiles, rares sont les travaux qui cherchent à comprendre la manière dont les États organisent leurs moyens militaires pour faire la guerre. La professionnalisation des armées est le défi principal que doivent relever les États contributeurs de troupes dans les opérations de paix.
Le déploiement de contingents dans le cadre d’opérations de paix permet d’acquérir un savoir-faire délivré par les partenaires extérieurs comme les États-Unis au travers de l’Africa Contingency Operations Training & Assistance (ACOTA). Ce programme offre des entraînements opérationnels avant projection. Il en va de même pour les détachements d’instruction opérationnelle (DIO) et technique (DIT) des Éléments français au Sénégal (EFS).
Les déploiements dans les opérations de paix nécessitent également un appui logistique et des équipements répondant aux normes onusiennes. Le coût de ces matériels, par exemple, est pris en charge par les Nations unies via un mécanisme de compensation qui permet ainsi aux armées de renouveler leur matériel. Une partie de l’équipement peut aussi être cédée par des partenaires. Ainsi, l’équipement burundais en Somalie a été donné par les États-Unis avec charge de l’entretien aux Burundais. Les OMP peuvent donc permettre de renouveler le parc terrestre et acquérir ainsi des matériels neufs.
La participation aux opérations de paix participe donc de la professionnalisation des armées et, dans certains cas, soutient la résolution des conflits civils dans le pays contributeur de troupes. Elle peut induire un effet d’entraînement pour la réforme du secteur de la sécurité offert par une perspective d’engagement opérationnel d’unité.

Acheter la paix sociale dans les armées

Tant au Rwanda qu’au Burundi des enseignements peuvent être tirés sur la façon dont une armée « mono-ethnique » est parvenue, ou essaie, de transformer sa base sociale. La participation aux opérations extérieures a favorisé ces transformations internes.
un soldat de la force multinationale à Kismayo (Somalie) en 2012. Amisom/Flickr
Ainsi, le déploiement de contingents à l’extérieur du territoire a permis à l’armée burundaise d’intégrer dans la nouvelle armée les miliciens des groupes armés majoritairement Hutu et les soldats de l’ancien régime, les ex-Forces Armées Burundaises (FAB) majoritairement tutsi. Cette intégration a longtemps été considérée comme une réussite de l’accord de paix d’Arusha (Tanzanie), signé en 2000, alors qu’elle était entre 1966 et 1993 le principal centre de pouvoir. La crise électorale a mis en lumière ces divisions et l’armée burundaise est au cœur de la crise politique.
La participation aux opérations de paix permet également aux régimes politiques d’acheter la paix sociale au sein des armées. Néanmoins, la sociabilisation des troupes avec celles des autres contingents trouve aussi ses limites. En effet, pour Maggie Dwyer il existerait, depuis le début des années 1990, en Afrique de l’Ouest, une douzaine de cas de mutineries liés à la participation de troupes africaines à des opérations de maintien de la paix.
Ces mutineries trouvent leurs racines dans des mécontentements liés au manque d’équipements et de formation, aux procédures régissant les déploiements et au sentiment d’injustice dans la répartition des paies en comparaison avec le traitement de soldats d’autres nationalités. Elles apparaissent alors que de plus en plus d’États africains envoient des troupes dans les opérations de l’ONU ou de l’UA.
Un nombre croissant d’armées africaines deviennent des contributeurs significatifs aux missions de paix des Nations Unies ou d’autres organisations. De fait, elles sont devenues des acteurs internationaux essentiels dans la résolution des conflits. Un nouveau champ de recherche s’ouvre pour comprendre comment les politiques publiques nationales sont affectées par cette évolution sécuritaire. Il s’agit de mettre à jour les processus singuliers de réappropriation ou de contournement et comprendre comment les doctrines et les politiques de défense s’adaptent aux conflits qu’entendent réguler les opérations de paix. En somme, nous devons comprendre la manière dont les États organisent leurs moyens militaires pour faire la paix et la guerre.

Cette article a été publié sur le site The Conversation et LeMonde

vendredi 6 mai 2016

Élections présidentielles à Djibouti : enjeux et défis d’une réélection annoncée

Nous publions une note dans le Bulletin du Centre FrancoPaix (vidéo de présentation ICI et site ICI)  créé par Bruno Charbonneau en janvier 2016 au sein de la Chaire Raoul Dandurand (UQAM). La note eut être lue dans son intégralité ICI 

 Les principaux points sont : 
  • Ismaël Omar Guelleh a été réélu le 8 avril 2016, dès le premier tour, pour un quatrième mandat avec 87,07% de voix exprimées et un taux de participation de 68,96%
  • L’existence de six candidats dans le jeu électoral apparaît comme une compétitivité de façade. Ce modèle d’élections, à parti dominant et non compétitif, est particulièrement répandu dans les pays en développement.
  • Pour le régime, de nombreux défis restent à relever : préparer la succession du président, et les élections législatives de 2018, offrir au pays une croissance et du développement.
  • Le discours sur l’ordre et la stabilité du président en place, dans une région conflictuelle, lui permet de faire diminuer la pression de démocratisation des États occidentaux et des institutions internationales.

jeudi 28 avril 2016

Djibouti, un petit pays au coeur de l'actualité


Après trois ans de crise entre le régime et l’opposition de l’Union pour le Salut National (USN) - coalition de huit partis née après les élections législatives de 2013 - Ismaël Omar Guelleh a été réélu le 8 avril 2016, dès le premier tour, pour un quatrième mandat avec 87,07% de voix exprimées et un taux de participation de 68,96%. Le Président réélu peut s’appuyer sur une réelle légitimité électorale pour entamer son nouveau quinquennat et la situation politique djiboutienne semble se normaliser. Cependant, plusieurs facteurs tempèrent cette vision optimiste, nous y revenons dans les interviews suivantes: 
- Émission Cap Océan sur RFI le dimanche 10 avril : ICI 

Le régime djiboutien revendique une certaine stabilité, une « ressource » qu'il vend aux nombreux États hébergés sur son territoire (France, États-Unis, Union européenne, Italie, Japon, et bientôt la Chine et l’Arabie Saoudite). Ce discours sur l’ordre et la stabilité dans une région conflictuelle lui permet de faire diminuer la pression démocratisation des États occidentaux et des institutions internationales. Les élites djiboutiennes présentent leur pays comme un rempart contre « l’anarchie à venir ». La stabilité du régime et sa force coercitive sont particulièrement appréciés au regard des voisins dits « faillis ». Nous revenons également sur cette analyse ci-dessous : 

- Émission Appels sur l'actualité sur RFI, le jeudi 21 avril. Nous répondons à deux questions : 
Quel est l'intérêt de la Chine de s'installer militairement dans cette région de l'Afrique ? et Comment l'apparition de la Chine à Djibouti est-elle perçue par la France ? Les Etats-Unis ? L'émission est à réécouter ICI  
 Sur la présence chinoise on lira également : 
- Émission Les enjeux internationaux sur France Culture le 8 avril sur le rôle de Djibouti dans la Corne de l'Afrique : ICI